Apprendre à poser des limites : le défi des empathiques.

Il m’a fallu du temps pour mettre des mots sur une réalité que je vivais au quotidien. Pendant longtemps, j’ai cru que mon empathie était une force pure, un don que rien ne pouvait altérer. J’aimais dire que j’étais de celles qui savent écouter, accueillir, comprendre sans juger. C’était vrai. Et ça l’est toujours d’ailleurs. Mais ce que je n’avais pas encore réalisé, c’est qu’à force de vouloir toujours comprendre, j’étais aussi en train de justifier des comportements qui n’auraient jamais dû l’être.

Quand comprendre devient dangereux

Être empathique, c’est un peu comme avoir une antenne intérieure toujours allumée. On capte les émotions des autres, on devine leurs blessures, on sent leurs colères ou leurs fragilités avant même qu’ils les expriment. Cette sensibilité est précieuse. Mais elle peut aussi devenir un piège.

Je me revois, dans certaines situations, trouver mille raisons au comportement de quelqu’un qui venait de me blesser. “Il a grandi dans un environnement difficile.” “Elle traverse une période compliquée.” “Il n’a pas voulu dire ça comme ça.” Sur le moment, cela me rassurait presque. Je préférais croire que l’autre n’était pas réellement responsable de ses mots ou de ses gestes. C’était ma façon de maintenir la paix, de garder intacte l’idée que tout le monde est bon au fond.

Mais avec le temps, j’ai compris que ce mécanisme avait un coût. Car à force d’expliquer, je minimisais la gravité des faits. Je normalisais ce qui ne devrait pas l’être. Et je me retrouvais à porter seule le poids de situations qui demandaient en réalité une prise de responsabilité partagée.

La confusion entre explication et justification

L’une des plus grandes leçons que j’ai dû apprendre, c’est qu’il existe une différence fondamentale entre comprendre et justifier. Comprendre, c’est voir les causes, les blessures, le contexte. Justifier, c’est effacer la responsabilité, c’est mettre un voile sur ce qui a été fait.

Quand quelqu’un me blesse, je peux tout à fait reconnaître qu’il agit peut-être sous l’effet d’une souffrance ou d’une histoire compliquée. Mais cela ne veut pas dire que son geste est acceptable. La compassion n’exige pas l’aveuglement.

C’est là, je crois, que beaucoup d’empathiques se perdent. Nous croyons que si nous comprenons la douleur de l’autre, nous devons forcément excuser tout ce qui en découle. Mais ce n’est pas vrai. Aimer et comprendre ne signifie pas effacer les limites.

Poser des limites, un acte de justice

Aujourd’hui encore, j’apprends à poser des limites. Et ce n’est pas naturel pour quelqu’un qui a tendance à toujours vouloir accueillir, faire plaisir, ne pas froisser. J’ai découvert que dire “non” n’est pas un manque de compassion. C’est au contraire une façon de respecter la dignité de chacun, y compris la mienne.

“Que votre oui soit oui, que votre non soit non” (Matthieu 5:37).

Ce verset représentait jusqu’alors pour moi une simple règle de sincérité. A présent, j’y vois aussi une dimension de clarté et de justice. On ne peut pas construire des relations saines sur des demi-mesures où l’on comprend tout, mais où l’on tolère tout aussi.

Apprendre à comprendre sans excuser, c’est accepter que l’autre ait ses blessures, tout en affirmant que ses actes ont des conséquences. C’est trouver cet équilibre fragile entre compassion et vérité.

Le poids silencieux de l’auto-sacrifice

Je crois que l’une des raisons pour lesquelles nous, empathiques, avons du mal à tracer cette ligne, c’est que nous redoutons le conflit. Nous préférons porter le fardeau, nous taire, justifier, plutôt que de risquer la rupture ou le rejet. Mais à la longue, ce mécanisme nous épuise.

Je me suis surprise plus d’une fois à ressentir une colère sourde, non pas contre l’autre, mais contre moi-même. Parce que je savais que j’avais laissé passer l’inacceptable. Parce que j’avais confondu bonté et complaisance. Parce que je croyais protéger la relation, alors que je ne faisais que m’effacer peu à peu.

C’est alors que j’ai compris que la vraie compassion commence par la vérité. On ne rend service à personne en excusant ce qui blesse, en normalisant ce qui détruit. On prive même l’autre de la possibilité de prendre conscience, de changer, de grandir.

L’expression d’une empathie lucide

Aujourd’hui, je continue d’apprendre à aimer les gens. Je continue de chercher à comprendre leurs histoires, leurs blessures, leurs contradictions. Mais j’apprends désormais à le faire autrement. Je sais que je peux comprendre un comportement sans l’accepter. Je peux expliquer une réaction sans la justifier.

Et je crois que c’est là que réside la vraie force de l’empathie, dans cette lucidité qui permet d’aimer sans se trahir, de compatir sans se nier, de tendre la main sans effacer la justice.

Trouver cet équilibre n’est pas simple. C’est un chantier permanent. Mais c’est aussi une délivrance. Car au lieu de me perdre dans les autres, je développe une façon d’aimer qui ne m’efface pas. Une façon de compatir qui ne sacrifie pas la vérité.

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